Who am I
Agir pour ne pas regretter, n'est-ce pas? Je comprends cet instinct qui nous pousse à éviter une douleur de longue durée, après tout je connais les dommages que peuvent causer les regrets, les remords. Mais je fonce toujours droit dedans. Je ne parviens pas à les éviter, comme un aimant, leur champ magnétique m'attire inévitablement. Je n'aurais pas du ouvrir cette porte. Nous n'aurions pas dû commencer cette relation. Sans ça, je n'aurais jamais vu mon petit frère dans un tel état. Je n'aurai jamais connu cette douleur sans précédent. Je n'aurai jamais connu ce début d'agonie. Je serai toujours maintenu en équilibre précaire. A attendre. Désormais je n'attends plus, je subis les conséquences de mon irresponsabilité.
Il est là, à quelques mètres de moi, et malgré toute ma douleur et ma peur, je ne fuis pas. Mes jambes sont clouées sur place, trop lourdes pour que je ne puisse seulement envisager de bouger. Je suis hypnotisé par le tableau que m'offre cet ange, dormant en position f½tale dans le lit. Ses longs cheveux noirs s'éparpillent sur son oreiller et contrastent avec sa blancheur. Ou contrastent avec la chambre tout simplement, cette horrible chambre blanche. Son visage est paisible et toujours aussi beau, bien que cadavérique. C'en est presque effrayant, cette peau si blanche. Comme si le sang avait définitivement quitter son corps. Comme s'il s'était entièrement écoulé hors de son corps. Comme si je l'avais définitivement perdu. Malgré moi je penche sans un bruit et me rassure en entendant le souffle lourd qui s'échappe de sa bouche. Tout ça à cause du blanc.
Peu importe, je reprends mon inspection. Et je vais de surprise en surprise; j'ai l'impression de redécouvrir ce corps que je connais par coeur. Aucun de nous deux n'a jamais été bien épais, mais lui, aujourd'hui, est juste maigre. Trop pour que ce soit naturel. Trop pour mon propre bien et le sien en passant. Trop pour moi et ma culpabilité; je l'ai vu nu des centaines de fois ces temps-ci, pourtant je n'y avais jamais fait attention.
Quel monstre suis-je ? Comment ai-je fait pour ne pas m'inquiéter de ces côtes trop saillantes?
Sa poitrine se soulève bruyamment au rythme de sa respiration, et je m'empresse de caler mon souffle au sien. Parce qu'il fut un temps où nous n'étions qu'un, parce que on a poussé cet amour jusqu'au bord du précipice, parce qu'il a été mien plus qu'il ne l'aurait dû si l'on en croit la morale, la religion, parce qu'il est mon oxygène, celui qui me donne les raisons de respirer, aussi niais que ceci puisse paraître je n'ai jamais marché autrement que par lui.
Mes yeux descendent le long de son corps, se bloquent, s'agrandissent et finissent par se remplir de larmes à la vision de ses poignets.
Pardonne-moi...
Et surtout épargne moi. Laisse moi oublier ce que je vois.
Je n'arrive pas à détourner mes yeux de lui, et l'image de ses avant-bras bandés de tissus blancs, rougis par ce que je suppose être son sang, notre sang, me fascine, me torture. M'obsède. Je ferme les yeux brusquement, comme un enfant. Je ne veux plus rien voir. Je veux me laisser envelopper par le noir réconfortant. Chaleureux et rassurant. Mais non, rien à faire pour que cette triste scène m'oublie. Pour que je puisse l'oublier. Mais qu'elle cesse de me hanter! Qu'elle me donne le courage de tout plaquer! Parce qu'au final, la voila ma gifle, celle que j'attendais autant que je redoutais. Elle est cuisante. Je ne m'attendais définitivement pas à une telle douleur. Une douleur insoutenable, qui me broie le coeur.
Le soulagement m'envahit quand je réalise que je n'aurais pas tout à affronter dès aujourd'hui puisqu'il dort. Je crois... Je crois que je n'aurai pas eu la force de croiser son regard, de tout admettre. La culpabilité s'enroule autour de mon corps, mais elle n'a toujours pas atteint son apogée, je le sens.
Cette relation des plus malsaine que nous entretenions, que nous aimions tant... Je la hais aujourd'hui. Nous l'avions instaurée tacitement, et elle nous faisait ressentir tant de choses. Elle nous poussait dans nos deniers retranchements. Elle me faisait sentir vivant. L'adrénaline, la peur de se faire surprendre, le stress, le sexe, sauvage, dur, violent, frustrant. Les meilleures des sensations fortes. Et je sais que lui aussi l'a ressentie, cette dépendance, cette sensation de liberté, cette si douce violence, ce bonheur si cruel.On aimait ça. Et sans que les enjeux n'aient été déterminés, cette douleur on la supportait l'un pour l'autre, puisque c'était le prix de notre union. Alors peut-être que nous étions masochiste pour accepter cela, mais nous n'étions pas suicidaires. Ca n'a jamais fait parti du deal. Alors... je ne comprends pas.
On frôlait les limites, comme on la toujours fait, on les titillait, les narguait, mais à aucun moment il n'a été question de les franchir. Jamais. On aurait pas supporter la séparation, n'est-ce pas ? Ce n'était pas dans le contrat. Ce n'était pas le Jeu, notre Jeu, notre drogue. A aucun moment je ne l'ai vu,dépassé par les événements, mais maintenant ça me paraît tellement évident. Il a toujours été fragile, du moins plus que moi. Il est plus jeune que moi, c''était donc à moi de veiller sur lui, et non l'inverse.
J'ai oublié qu'avant d'être un amant, j'étais un frère.
L'amant le faisait souffrir, mais le frère aurait du le soutenir.
Je m'en veux tellement petit frère. De ne pas avoir su panser tes blessures. D'avoir voulu en profiter avant de redescendre sur terre. Je volais trop haut mon ange, je n'ai pas vu tes larmes. Je t'ai volé tes ailes. Avant moi, tu étais heureux, n'est-ce pas? Lorsque j'étais ton tout, mais pas ton tien.
Les hommes sont égoïstes, c'est bien connu. Pardonne-moi de n'être qu'un homme. De ne pas avoir su être aussi pur et parfait que toi. Pas aussi irréel.
Je t'avais promis le paradis, tu t'es retrouvé en enfer par ma faute je m'en rend compte. Je t'ai sali pour notre Jeu. Pour mon propre bonheur, tu as dû pourrir ton âme d'enfant. Je me hais pour toutes ces larmes coulées, pour tout ce que tu as fait pour moi...
Tu ne me détesteras pas, tu n'as jamais réussi à m'en vouloir véritablement, pourtant aujourd'hui je le voudrais tellement. Que tu me haïsses jusqu'a ce que j'en crève. Que je souffre autant que toi tu as souffert.
Parce que pour oser ce que tu as fait, il faut en avoir enduré. C'est à peine si tu m'en voudras quelques jours...
Mais qu'ai-je fais? Que t'ai-je fait?
Une lame sur ton avant-bras. Le sang qui coule. La douleur, si ténue face à tes problèmes. La solution pour t'en sortir? C'est tout ce que tu as trouvé? Le suicide? Ou du moins une tentative... Ils pensent tous connaître la vérité, après tout il n'y a aucun doute, tu as tenté de mettre fin à tes jours. Trop de stress pensent-ils, trop de pression... Pourtant c'est moi qui t'ai planté ce couteau dans le coeur, qui l'y ai enfoncé jusqu'à la garde, n'est-ce pas? Dis-le leur, qu'ils sachent enfin. Dis le moi, j'ai besoin de savoir. Ne me mens pas. Crache le moi à la gueule, hurle le moi. Mais par pitié, ne me laisse pas dans le doute...
On m'a toujours dit que mettre fin à ces jours était d'une lâcheté rare. Que les gens qui s'y essayaient ne méritaient pas la tristesse de leurs proches parce qu'ils s'octroyaient le droit de mort, alors que certains meurent sans rien n'avoir demandé, sans l'avoir recherché, en se battant dans la douleur. Certains trouvent la mort du jour au lendemain sans préavis, et eux... decident de partir sans prendre en compte les conséquences que leurs actes auront sur ceux qui les aimaient.
Personnellement, je n'ai jamais vraiment eu d'avis précis sur la question, après tout le suicide ne me concernait pas, de près tout du moins. « Spring nicht » n'était qu'une chanson au thème commercial que les producteurs nous avaient mis entre les mains. Maintenant que j'y réfléchis je réalise que je n'avais pas compris, comment certains pouvaient avoir le courage de se tuer, mais pas celui d'affronter leur propre vie? Que pouvaient-ils fuir si radicalement? Ca paraissait si illogique... Maintenant je me dis que j'aurai dû essayer, j'aurai pu essayer de comprendre, de savoir ce qui peut causer ce genre de pulsions. Mais je ne l'ai pas fait, je regrette... Et aujourd'hui, je pleure comme un con à son chevet, parce que je n'ai pas eu les couilles d'un homme, un vrai.
Les larmes coulent à flots sur mes joues. En temps normal, aucune d'elles n'auraient eu la chance de voir le jour, mais aujourd'hui ma fierté n'est plus. Il a du la charcuter en même temps que ses poignets. Il a fallut que je le vois dans cet état pour que cette putain de fierté me libère, c'est con, quelque jours plus tôt et lui et moi fileriont le parfait amour.
Des images de nous s'imposent à moi. Je nous imagine un instant heureux, légers. Puis je me souviens de ce que nous avons été. C'est laid, tous ces souvenirs... Je voudrais les chasser et ne plus y penser, les oublier ?
Je ne sais pas, je ne sais plus.
Je sens mon rythme cardiaque augmenter, mon sang pulser dans mes veines, une bouffée d'angoisse pure monter en moi. Je suffoque, pas assez d'air... Me voilà à genoux au pied du lit de mon frère, les mains à la gorge... Je me force à me calmer, et entreprends quelques exercices de respiration jusqu'à ce que mon souffle se régule enfin et qu'il ne brise plus le silence mortel de la chambre. Ces exercices même qu'il pratiquait avant chaque concert et qui avaient donné naissance à plusieurs fous rires chez Georg et moi. Aujourd'hui ça me paraît dingue. Automatiquement, sans réfléchir au paradoxe de mon geste, je sors mon paquet de Philip Morris de ma veste. Mes gestes sont précis instinctifs et en quelques seconde, la fenêtre de la chambre est ouverte, ma clope est allumée et coincée sur le bout de mes lèvres.
La première taffe me transporte. C'est toujours la meilleure. D'habitude. Mais aujourd'hui elle m'étouffe. Aujourd'hui le goùt sur mes lèvres est amer. Cette garce, cette valeure pourtant sûre n'est même pas foutue de me faire plaisir. A l'évidence, aujourd'hui toutes mes certitudes me lâchent. Ma mère, le Jeu, mes cigarettes...
Et si nos frères nous lâchent?
Et si la personne à laquelle je tiens le plus au monde se tire du jour au lendemain? Se tire une balle? Que se passe-t-il dans ce cas?
Moi sans lui ça n'a pas de sens. C'est Bill & Tom, Tom & Bill, il n'y a pas de Bill tout seul, ou de Tom solitaire. Ce n'est pas concevable, ça n'existe pas. C'est comme Tom & Jerry, Tom & Hanks, Dom & Tom... A croire que tous les Tom du monde sont dépendants. Qu'ils n'existent que par et pour leur moitié. On est prédestinés alors? C'était prévu dès ma naissance que je souffrirai le martyre?
J'aurais bien aimer m'appeler Dankan. C'est hors du commun, ça ne s'oublie pas, c'est original. Dankan Kaulitz, célèbre guitariste du groupe non moins célèbre Tokio Hotel, frère indigne qui a pousser sa seule raison de vivre dans le vide. Dankan Kaulitz meutrier de son état. Dankan Kaulitz, l'homme sans morale. Dankan Kaulitz adepte de l'inceste.
Dans ces conditions, qui ne me jalouserait pas?